cqabpm,p

Fiction

ce qu'on en a dit

"…le génial CQABPM, P de Sandy Amerio"
Caroline Hoctan dans Ent'revues

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Avertissement :
En vue d'une image mentale correcte et conformément au désir de l'intéressée, il est du devoir de la Direction de rappeler que Pénélope James n'est pas dotée d'attributs sexuels ostentatoires. Pourtant elle se sent bien dans sa peau et ce matin, elle pourrait peut-être bien sauver le Monde…


Des embouteillages, des enrayements, des encombrements, c'est pas la première fois. Mais un tel bourbier… jamais vu ça en 10 ans de dépannage. Ça coince de toutes parts, regardez moi ça! Alerte niveau 4. À la Direction, ils sont tous là à se poser la même question : Comment a t-on pu en arriver là ? J'ai bien ma petite idée : selon moi, la lutte contre la Tentation Globale Individuelle1 n'est ni plus ni moins qu'un véritable fond de commerce, permettant au plus grand nombre d'avoir quelque chose à dire en toute circonstance. Même ceux qui franchement feraient mieux de se taire, y vont de leur plus beau constat politique. Ils arrivent donc sur la pointe des pieds, les libérateurs, les suiveurs, les rabâcheurs, les irréductibles, les chaînons manquants… Mais les pires c'est bien ceux avec lesquels on aurait dû marcher en toute logique à l'unisson. Ceux qui sous prétexte qu'ils ont connu la belle époque, croient désormais que tout est destiné à s'atomiser après leur passage. Ceux là : les défoliants, sont belle et bien nos plus satanés ennemis intérieurs. Bref au palmarès il y a le choix. Il n'y a qu'à regarder les étalages des librairies qui regorgent de livres du style : TGI et l'Histoire, Du Capitalisme à la TGI, Globalisme capitalisant et TGI, Globalisante TGI, la TGI en dix leçons sans débourser un centime… Même pour une critique de la TGI, le capitalisme fait rage. Et pourtant, il n'est pas si difficile de comprendre que la vitesse de pensée, elle, est toujours insensiblement la même. Un banal problème de mécanique conceptuelle, me faisais-je la réflexion, en enfilant ma combinaison. L'Humanité est loin d'avoir toujours quelque chose à dire d'intéressant en toute circonstance. Le monde entier s'engouffre là-dedans pour meubler et voilà pourquoi, à 7h37 précises du matin, je me retrouve, moi, Dirty Penny, devant l'Histoire embouteillée. Code de mission : CQABPM, P. Traduisez : Ce qui a bien pu merder, le projet. Évidemment à voir la longueur du machin, on peut déjà se faire sa petite idée…

Les neurologues s'accordent à le dire : le cerveau a la capacité de résoudre un problème de façon inconsciente bien avant que sa solution ne soit révélée à sa partie consciente. En fait on avait sans doute déjà trouvé le remède à la TGI mais on voulait encore se remplir un peu les fouilles avant de l'éradiquer. Alors on s'évertue à trouver une solution planétaire, à se réunir des G50 à tour de bras… Moralité après la mort il y a peut-être la vie mais après la Tentation Globale Individuelle eh bien il y a toujours la Tentation Globale Individuelle. Bon, c'est bien joli mais c'est pas le tout : à première vue, il s'agit d'un désembouage. L'Histoire empêtrée, je peux vous dire, ça fout un sacré bordel. Ah ça, on a pas un métier facile nous les réparateurs! On est à peine une poignée à avoir les qualifications requises pour le job. Et il ne s'agit pas des guignolaux que vous retrouvez à la télévision pour la glose des temps présents. Non eux, les Fukuyama et Cie, tous autant qu'ils sont, ne mettent jamais les mains dedans. Je vous vois venir d'ici : vous êtes en train de vous dire une mécano qui connaît les classiques, on est en pleine science-fiction. Faut pas croire, on est plutôt du genre calés technico-conceptuels à la maintenance historique. Ouvriers historicisés qu'ils nous appellent. Et vous seriez certainement étonnés de voir à quoi ça ressemble l'Histoire. Comprenez moi bien : je ne suis pas dans le passé. Je suis dans la matérialité physique de l'Histoire. L'Histoire faite matière. Pas du tout ce qu'il y a dans le genre de livres dont on nous abreuve à l'école. Difficile d'établir les contours précis de la chose (en 14 000 signes tout au plus), mais si je devais donner une image, disons que cela ressemblerait à un ichoreux


magma en perpétuelle re-dé-formation. La réalité a une autre texture ici. Elle s'évanouit par endroits, réapparaît par blocs, comme si de rien n'était. Elle parait si innocente. Comme un sosie découvrant l'original. Pourtant l'odeur y est d'une animosité écoeurante. On trouve de tout dans les conduits : tignasses, démembrés, orbites, démantibulés, cris, désossés, égorgements, le tout insoutenablement lardé de déclarations officielles. Brut, sans compromission. La foire-fouille de l'horreur. Mieux vaut avoir le coeur bien accroché. Suite à notre grève générale d'août 2078, La Direction veille d'ailleurs à toujours diffuser un peu de musique classique parfumée pour adoucir l'ambiance ici-bas. Aujourd'hui : Rêve d'amour n°3 de Franz Liszt. Vous entendez ces notes apaisantes ? Vous sentez cette odeur de camphre synthétique ?

Quelques fois c'est juste un événement mineur qui coince. Avec un peu de chance, je serai rentrée pour suivre le Ducky Doolittle Show et voir ma clown préférée promulguer ses derniers conseils sur la méthode Kegel. Mais mon intuition me dit que ce coup-ci, j'ai affaire à du costaud. J'attrape avec résignation mon stylet inquisiteur et entre dans le vif du sujet, bien décidée à en découdre le plus rapidement possible. Caméra endoscopique dans le cul de l'Histoire du Monde. Je palpe. J'incline en rythme façon legato. Rien par ici. J'enfourne consciencieusement un peu plus sur la gauche. Quelques petites aspérités bénignes dues à l'actualité (certainement des affrontements grecs) : rien de bien folichon. Mon afficheur à nématiques twistés m'indique de vagues interférences référentielles. À la tour de contrôle, ils ne semblent rien repérer d'anormal sur les clichés qu'ils reçoivent, si j'en juge par le silence qui règne. Enfin si ce gros lard de Robert n'est pas encore en train de se branler là-haut. D'habitude j'ai plutôt droit, au moment de l'introduction à quelques blagues émétiques, du genre… Enfin vous voyez le genre (ceux qui ne voient pas le genre peuvent lire la note de bas de page2). L'atmosphère lourde est limite irrespirable. Quelque chose d'inhabituel est dans l'air. Une goutte de sueur tombe de mon front sur le sol asphalté. Quelque chose m'entraîne. Mon bras dans le flot, j'essaie en vain de m'extirper mais la force qui s'exerce est colossale. Mon pied ripe sur une flaque de sang purulent (origine indéterminée), mon genou droit touche terre, ma tête cogne contre le rebord. Impossible de résister à la pression. Le sentiment est enivrant. Je me laisse porter. La régression peut commencer…

Quand je reprends mes esprits, c'est engluée dans pas moins d'une quinzaine de tonnes de lait pasteurisé. Au dessus de moi et du fromage géant à l'état liquide, une banderole indique fièrement : Le plus gros fromage du monde – Pavillon du Wisconsin-World's Fair 1964. Damned! Il fallait que je tombe pile-poil dans le réalisme le plus trivial ! Le bâtiment qui abrite cette piteuse scène, est une sorte de tipi métallique dont les bases triangulaires ne touchent plus sol, conférant à l'ensemble de la structure une menace de décollage imminent. Le genre de machin à priori conçu par un indien venu de l'espace. Sur la pointe des pieds, en flottaison, bras hors de la pâte d'un coté puis de l'autre de la taille, j'essaye de me propulser hors du container. Il va falloir remettre de l'ordre dans tout ça. Mes périphériques internes sont dans un sale état.

Règle numéro 1 : ne jamais paniquer. Et surtout suivre le protocole habituel. J'essuie de mes gants englués de cheddar ce qu'il me reste d'indicateur référentiel. J'ai à peine le temps de voir s'égrener des données généralistes…


Ça se compliqueD'autant qu'encore un peu groggy, au milieu des bulles de fromage qui m'éclatent au visage, je jurerais ne pas être seule. Des présences, là, dans la pâte lactofermentée, tout autour qui m'observent, par des têtes trouées grossièrement depuis un autre réel, et recollées ici à la hâte. Quelque chose ne tourne pas rond dans ce dépannage. Et là, au milieu des perpendiculaires et des parallèles infinies, un trou dans la matière! Certainement encore un coup du cinéma hollywoodien qui ne fait pas le ménage derrière lui après s'être goinfré de références!

J'ai à peine le temps de me demander comment colmater la chose qu'une bulle hors norme enfle devant moi. Un robot ressemblant trait pour trait à Abraham Lincoln et doté d'oreilles de Mickey géantes transpire à grosses gouttes depuis la bulle de fromage qui lui sert de casque. Astronaute, il s'approche empesé comme pas deux dans son costume amidonné, et dans un râle profond me déclame un grandiloquent :

- As I would not be a slave, so I would not be a master.

Ok, je me voyais de toutes les façons mal avoir une relation sado-masochiste avec Lincoln et Mickey réunis. L'image de Ducky jaillit soudain de mon esprit. Mais ressaisissons-nous. À ma taille engluée émerge un fascicule de l'époque où je m'empresse de lire :

L'animatronic mis en scène par Disney : Un robot à l'effigie de Lincoln et aux 250,000 combinaisons d'actions plus vraies que nature. Venez découvrir Les Meilleurs Moments de Lincoln!

Disney ne s'est décidemment pas contenté de vendre des souris et des canards anthropomorphiques au Monde. Ce qu'il a vendu? l'Amérique. L'Amérique de Lincoln, invoqué comme un bon génie anti-raciste, pour faire face aux mouvements d'ampleur des droits civiques durant les années 60. Il se trouve que j'en avais un représentant devant moi des plus menaçant. Et le fromage-vivant de continuer et de m'interrompre ainsi dans mes pensées :

- This expresses my idea of democracy. Whatever differs from this, to the extent of the difference, is nooo deemmocracYy….

Ses yeux blancs de leur globe, me fixent, exsangues de toute émotion. Bruit de carlingue sur note froide moribonde, sa caboche mal câblée s'incline feignant l'excuse. Grotesque baudruche. Son/POUAF/bras tombe sombre maintenant dans la pâte. Lugubre et drôle dans le même instant. D'infra gargouillis suivent et remontent le long de mon échine pour y déposer un frisson. Abrahamickey coule de bulles en cloques à travers sa carcasse. Je tente une reculade. Mais ses membres ankylosés se répandent tout de même un à un à mes pieds. Mort. Temps. Indéterminée, je me décide à sortir enfin du container. Une tristesse m'envahit. On pourrait prendre ma sortie mécanique pour quasi téléguidée. Serais-je devenue robote à mon tour par pure compassion ? Une fois sortie : un coup de sang. Des traces jaunes me suivent. Mes empreintes de pas! Fausse alerte. Je m'éloigne de la ruine démocratique engloutie pour rejoindre la sortie après avoir dûment rebouché le trou béant constaté auparavant, avec un peu de compassion et de bonnes intentions en attendant mieux.

Un silence de mort règne à l'extérieur du pavillon du Wisconsin. Et toujours pas le moindre signe de Robert. Mais ce n'est pas le plus grave : j'ai beau me frotter les yeux, rien n'y fait, c'est par endroits comme si la matière s'hamburgerisait. Si bien que dans le ciel l'assassinat de Kennedy par temps clair s'anticyclone à l'orageuse prophétie d'assassinat d'Obama. À hauteur des discours officiels, la déclaration du Congrès des États-Unis approuvant le 7 août 1964 la résolution sur le golfe du Tonkin se termine par celle de Colin Powell du 5 février 2003 à l'ONU. Sous terre, le Underground Home, l'abri anti-atomique en démonstration dans l'exposition universelle de 1964 donne sur les grottes cachées de quelques terroristes afghans. Une contamination de proches en lointaines analogies de forme et dont on a voulu sciemment dissimuler les coutures. Rien à voir avec la fameuse répétition de l'Histoire. On serait plutôt en présence de discontinuités continues, sandwichstiquement organisées en toute logique discursive. Décontenancée par la tournure que prend l'affaire, je me rue sur mon découpeur d'espace laissé un peu plus en amont dans ma sacoche de dépannage enfromagée et glisse depuis la fine pellicule de cheddar encore présente sous mes pieds. Ma tête fracasse le sol. Descente vertigineuse assurée.

C'est l'aboyant organe de Robert qui me sort à présent de ma torpeur. Ce bidon est en train de me secouer comme un prunier. Je n'ai pourtant jamais été aussi heureuse d'entendre sa voix de dégénéré. J'esquisse même un sourire. L'Histoire est un boomerang qu'on fini par prendre le plus souvent en pleine gueule. Et vous savez pourquoi ? Je vais vous le dire pourquoi. Parce que la vie, c'est comme une colonie de bacilles nanoscopiques baignant dans une putain d'boîte de Pétri, qui elle-même fait partie d'un épisode de Twilight Zone, un de ceux, vous savez, où les personnages s'aperçoivent qu'ils font finalement partie d'un ensemble bien plus grand que leur conception originelle du monde. On ne sait toujours pas qui dirige l'expérience. Mais Dirty Penny veille…



1 Abstraction de la réalité compromettante oblige, on n'utilise aujourd'hui que très rarement le terme «capitalisme».

2 Mon surnom : un coup du Robert! Aucun lien de parenté avec Dirty Harry donc. En langage urbain, le dirty penny c'est l'anneau marron qui orne l'anus par temps de sécheresse. J'ai toujours préféré considérer ce pseudo comme une juste accointance avec les désembouages que je pratique.


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