Sandy Amerio interviewée
par Mo Gourmelon

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Waiting Time / Romania



Mo Gourmelon : Dans l'ensemble de tes films ton implication personnelle est très marquée. Comment décides-tu de toutes tes apparitions ?

Sandy Amerio : Ma présence à l'image n'est pas l'objet essentiel de mes films. Elle est à chaque fois repensée en fonction des pièces. Il s'agit pour moi d'articuler mon histoire personnelle avec ce qui nous concerne tous. C'est une façon d'être là sans y être. Je ne suis pas toujours présente physiquement. Dans Farid au Français. on entend les questions que je pose à ce jeune français d'origine marocaine. On me voit aussi dans une scène avec une caméra plastique rose, mais ce n'est pas vraiment moi, en tant que personne, qui joue avec cette fausse caméra. Je suis plutôt un archétype.

Au sein de ma famille dans Surfing on (our) History ma présence physique était requise. C'était la façon la plus honnête de figurer. Je ne pouvais pas me cacher derrière des stéréotypes, encore moins m'extraire de ma famille. Le risque aurait alors été de porter un regard condescendant sur celle-ci. Ma participation m'évitait la dureté d'un jugement sans appel. Je voulais au contraire trouver la bonne distance qui incluait ma propre position par rapport à eux. Je me suis dans ce cas vraiment interrogée sur mon apparition à l'image.

Dans Waiting Time / Romania réalisé avec Alexis Davy, nous nous sommes rendus compte qu'il n'était pas possible de saisir Calman Cantor dans sa communauté sans tomber dans un regard inopportun porté sur une réserve. Impression que l'on avait eue en voyant certains villages tziganes en périphérie de la ville. Dès lors, il m'importait de lui donner la caméra et ainsi d'être présentée (avec Alexis Davy) comme touriste. Nous étions venus initialement filmer cet homme mais c'est lui qui nous a finalement filmés.

M.G : Surfing on (our) History apparait très scénarisé en regard de Waiting Time / Romania.

S.A : Dans Surfing on (our) History la première partie tournée en vidéo n'est absolument pas scénarisée. J'ai installé un dispositif très précis de trois caméras dans le salon, pièce principale où l'on se retrouve naturellement pour manger et discuter. On y est déjà en représentation et les hiérarchies s'installent naturellement.

M.G : La position des caméras anticipait-elle la place de chacun ?

S.A : Les caméras ont été placées à proximité de sources sonores : à côté de la télévision, du téléphone, près de la fenêtre. Trois points où des interférences étaient susceptibles de parvenir de l'extérieur. Je souhaitais un huis clos visuel mais pas auditif. Des informations pouvaient entrer mais ma famille ne pouvait sortir. Toute la première partie n'est pas du tout écrite mais je savais exactement quels seraient, les connaissant parfaitement, l'objet des discussions.

M.G : C'est donc toi qui les génèrent ?

S.A : Exactement. Je reprends ta question de mon statut d'apparition à l'image. Là, précisément je voulais vraiment figurer comme passeur. A de nombreuses reprises avant la réalisation de ce film, j'avais pensé à filmer mes parents en plein coeur de leurs discussions. J'ai souvent ressenti l'impression qu'un film avec trois personnages se déroulaient sous mes yeux. La deuxième partie en revanche est filmée en super 8 et reconstituée et jouée en studio. Elle est totalement écrite. Tous les dialogues sont rédigés. Ce sont des cuts synthétisant leurs phrases issues de la première partie et des éléments relevés dans des encyclopédies ou sur internet. J'ai mis en tension leur propos et une parole plus collective afin de vérifier comment ces propos peuvent coexister. Dans la dernière partie, en 16 mm. je les ai laissés beaucoup plus libres dans leurs postures. Je voulais qu'ils soient à leur avantage, beaux, qu'ils sourient.

M.G : Pourquoi as-tu utilisé trois supports différents, numérique, super 8 et 16 mm, dans un même film?

S.A : Je souhaitais utiliser un format qui corresponde parfaitement à mes intentions. Je voulais une progression dramatique dans le film. Dans la première partie, j'interroge les codes télévisuels plus particulièrement ceux du sitcom. De petites intrigues désuètes se mettent en place sur un ton assez léger. Dans la seconde partie, je leur demande de devenir acteurs de leur propre histoire. Le super 8, attaché au film de famille me semblait parfaitement approprié. Un retour en arrière s'effectue. On essaye de relire la première partie, comme si on n'avait pas bien compris certains propos et que l'on tentait de les saisir en mettant en place une redite, une reformulation. Sur le tournage, il y avait quelque chose proche de la performance. Je leur faisais redire certaines phrases plusieurs fois jusqu'à ce qu'ils en soient dépossédés. Le 16 mm clôt le film et donne des images flatteuses de ma famille. Ce dispositif cinématographique est beaucoup plus classique.

M.G : Surfing on (our) History évoque le racisme. A travers les réticences déclarées à l'encontre de l'autre, personne dans tes films n'est indemne de préjugés.

S.A : Il m'importait de relier les propos racistes à une situation sociale particulière. Ce film pose la question de l'émergence d'un racisme directement lié à l'histoire de ma famille et au passé de ma grand-mère en Algérie. Il ne s'agit pas de l'excuser mais de l'expliquer. Quand on regarde les documentaires lié au racisme, on montre souvent des crânes rasés, c'est-à-dire le côté le plus spectaculaire. Cependant les expressions du racisme sont bien plus diffuses et complexes. Ces manifestations là sont très délicates à montrer à l'écran. Je pense que l'émergence d'idées racistes, chez des gens qui ne sont pas des idéologues racistes, est avant tout un processus affectif. On construit sa vision de l'Autre en fonction de ses propres émotions. Dans la première partie, je tiens face à ma mère un discours très raisonné alors que sa vision est émotionnelle. Dès lors, on ne peut pas se convaincre. Cette scène est reprise dans la deuxième partie en version chantée. Je voulais que les membres de ma famille s'extériorisent et prennent du recul. En répétant leurs propos à froid, ils éclataient de rire et se moquaient d'eux-mêmes. Je voulais parvenir à cet effet de distanciation pour tenter de délier les noeuds émotionnels.

M.G : L'allusion à l'économie est une autre question récurrente…

S.A : L'économie (l'échelle macro) et le travail (l'échelle individuelle) nous prennent en tenaille. Dans ma famille, personne n'est salarié actuellement, ces questions sont donc évoquées en creux. L'attaque frontale n'est pas, me semble t-il, forcément efficace. Le détour par une mise en fiction articulée du réel permet toujours de mieux cerner les problèmes complexes.

Propos recueillis par Mo Gourmelon

INTERVIEW

pour Videadoc

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