Sandy Amerio interviewée
par Florence Derieux

Extrait video

Waiting Time / Romania



Florence Derieux : Comment vous est venue l'idée de Waiting Time / Romania ? De quelle manière et dans quelles conditions avez-vous tourné cette vidéo ?

Sandy Amerio : J'étais à l'époque à I'Ecole des Beaux-Arts de Nantes. Un échange Erasmus s'est présenté à moi. Nous avions décidé, avec Alexis Davy (avec lequel j'ai collaboré pour la réalisation du film), de partir dans le pays qui nous semblait Ie plus profondément éloigné de nos réalités. La Roumanie s'imposa alors parmi les pays proposés. Avant de partir, Ia recherche de documentation avait été pour le moins succincte. Pas grand-chose sur le sujet n'existait. La Roumanie n'était pas véritablement un pays touristique. J'avais seulement trouvé un livre sur Ia révolution de 1989 aux Editions de Ia Découverte.

F.D : Pourquoi avoir choisi ce moyen d'enregistrement vidéo et ce style entre film documentaire et vidéo privée ?

S.A : Je pense que ce genre de tournage un peu caméra stylo est une étape inévitable lorsque I'on travaille avec Ia vidéo. Peu de moyens, voire aucun moyens. Pas d'équipe. Pas de lumière. II s'est avéré que ce contexte de production correspondait parfaitement à la rudesse de la Roumanie.

F.D : Les traductions et les sous-titres appliqués aux images trouvent un écho dans les effets de montage, de relecture, etc. Comment avez-vous réalisé cette vidéo in fine ?

S.A : La vidéo a été finalisée au Fresnoy. Nous sommes repartis tourner des compléments d'images. Waiting est vraiment un film de montage. Le problème était que notre expérience passée, là-bas, dépassait de loin ce que nous avions réellement enregistré. A plusieurs reprises, il avait été impossible de filmer. II nous fallait pourtant trouver un moyen de retranscrire cette expérience au mieux, et d'en montrer toute la richesse et la complexité. Je trouvais la question de la traduction intéressante. Comment retranscrire la parole de l'autre? On a tellement visionné et re-visionné les rushs… C'était comme dans un film américain où l'on fait un gros plan sur le détail d'une scène et que l'on voit quelque chose d'inhabituel, qui ne nous avait pas sauté aux yeux au premier abord, mais qui donne une clé de lecture. C'est un peu ça Waiting. On cherchait une entrée, et c'est finalement par le montage que nous y sommes parvenu.

F.D : Le sentiment d'attente que reflète le titre est très prononcé. II est crée dès le début du film, qui est situé deux semaines après le début du voyage ("Ca fait deux semaines que nous sommes arrivés"). II est aussi amené par les différents slogans que l'on peut lire et entendre de temps en temps ("La Roumanie attend l'Europe"). Pouvez-vous nous parler plus précisément de cette relation particulière au temps ?

S.A : Nous avions eu la vive sensation que la Roumanie était un pays en attente de lui-même. En attente de reconnaissance, par l'Europe ou par les Etats-Unis, peu importe, mais dans l'attente de recevoir une preuve de son existence. A chaque fois que nous rencontrions un roumain, il nous disait "Ah, vous êtes français. Mais savez-vous que tel et tel intellectuel français était d'origine roumaine ? Que Bucarest était appelé le petit Paris avant Ceaucescu ? Etc." Nous avions l'impression d'avoir appartenu a un pays étalon et que cette notion se déplaçait progressivement, remplacée par l'étalon United States.

F.D: Tout au long du film, différents types de décalages apparaissent, qu'ils soient temporels, géographiques, culturels, et ils se creusent notamment du fait des barrières de la langue dont nous parlions tout a l'heure. Ne résultent-ils pas surtout du fait que les expériences vécues le sont souvent hors temps mais aussi hors champ ?

S.A : Oui. Je voulais jouer sur la manipulation des sous-titres. On suppose toujours que le sous-titre retranscrit ce que les personnages disent dans une autre langue. Je voulais créer un doute. C'était directement lié aux histoires que j'avais entendues sur Ceaucescu et ses mises en scènes avec les bandes d'applaudissements préenregistrées qu'il faisait passer dans la ville pour faire croire que le peuple ne mourrait pas de faim.

F.D : Comment décririez-vous la relation qui s'installe avec les premiers "amis" roumains ?

S.A : Délicate, c'est le moins que !'on puisse dire. Ils étaient tous journalistes. Nous les avions rencontré par l'intermédiaire d'un réfugié politique roumain à Nantes. Ils avaient participé à la révolution, étaient monarchistes et en faveur du retour du roi Mihai. Nous passions des soirées à essayer de filmer leurs réunions amicales, jalonnées de saluts fascistes. II y avait beaucoup d'intimidation de leur part. Ils nous racontaient sans cesse qu'ils pouvaient engager un moldave pour quelques dollars et lui faire assassiner n'importe qui. Les choses se sont assez mal terminées. Alexandru, qui faisait partie du groupe et chez qui nous habitions, nous a menacé avec un flingue pour que nous lui payions les nuits passées chez lui. On s'est sauvés et n'avons plus jamais entendu parler d'eux.

F.D : Et celle qui se crée avec les Roms? Comment les avez-vous rencontres? Comment expliquez-vous ce choix de leur laisser Ia caméra?

S.A : C'était intimement lié, à l'époque, à mes recherches sur le cinéma ethnologique. Ce qu'on appelle entre autre le cinéma à la première personne», et également les ethno-fictions de Jean Rouch. Nous avons rencontré Corina Moldovan pendant le vernissage d'une exposition de dessins d'enfants roms, qu'elle organisait. Elle avait travaillé sur la question rom au Conseil de l'Europe et c'est par son biais que nous avons fait la connaissance de Caiman Cantor. Avant de partir, c'était une des questions qui m'intéressait. Nous sommes très rapidement devenus amis. Et je crois qu'il y avait aussi l'idée simple et sensible du partage, du don, de l'échange. Je ne voulais pas plaquer mon regard d'occidentale sur ce qui me paraissait, intuitivement, beaucoup plus complexe. II y a aussi eu le rapport, par exemple, qu'instaurait Calman avec le temps. Ses plans étaient très longs. Lorsque je filmais, au contraire, j'étais vraiment dans une culture zapping. Des plans courts. J'ai pensé que cette confrontation pouvait être intéressante.

F.D : II me semble que ce qui frappe le spectateur, dès les premières images de Waiting Time / Romania, c'est le léger malaise que cette vidéo installe d'emblée et que l'on a toutefois du mal à s'expliquer. Est-il simplement généré par le décalage induit par le choix de ce jeune couple français, à la fois banal et surprenant, de passer deux mois de vacances en Roumanie ou par le visionnage d'un film de vacances et d'images tournées dans et pour la sphère privée? Ne découle-t-il pas plutôt du fait que cette vidéo a comme point de départ, visiblement assume, le cliché ("On nous avait dit que les roumains adoraient les français") ?

S.A : Oui j'aime travailler avec la naiveté feinte. Parce que cela déclenche plusieurs sentiments chez le spectateur: le rire, le doute, "sont-ils vraiment aussi naïfs ou jouent-ils l'idiotie ?", puis l'attente de la résolution du problème donne une forme de suspens.

F.D : S'agissait-il pour vous de vous affranchir, dès l'abord, de toute idée d'objectivité liée à la production d'images?

S.A : L'objectivité n'existe pas. Donc, oui, forcément. Mais surtout, de ne pas porter un regard condescendant. Les roumains ont un tel sentiment d'infériorité par rapport aux français. Nous manquions d'éléments pour comprendre ce qu'il se passait dans le pays. Le grossissement du trait m'a semble intéressant. Le film ethnologique d'aujourd'hui c'est peut-être tout simplement le film de vacances. Qu'allons-nous chercher dans un pays étranger si ce n'est nous-mêmes, différemment ? Dans un autre espace-temps…

F.D : Vous avez dit dans une interview, à propos de ce film : "L'attaque frontale n'est pas, me semble-t-il, forcément efficace". J'aimerais que vous nous expliquiez ce commentaire en regard du contexte de Waiting Time / Romania.

S.A : Je pourrais le dire à propos de toutes mes productions. Une sorte de suspens, de dévoilement progressif. J'aime jouer avec les attentes du spectateur, les déjouer ou les retarder. Beaucoup de choses sont effleurées dans Waiting. C'est en ce sens que ce n'est pas tout à fait un documentaire sur la Roumanie, mais plutôt un documentaire sur la difficulté de comprendre une histoire liée à l'Histoire d'un pays. Le montage en tresse (roms, groupes, entreprises) évite l'attaque frontale, mais donne une vision un peu plus panoptique et, tout de même, personnelle.

F.D : Avec un recul de plusieurs années, quel regard portez-vous aujourd'hui sur Waiting Time ?

S.A : Je suis toujours très satisfaite de ce film. Cela n'a vraiment pas été facile et je pense que le résultat est intéressant et reflète quelque chose de la Roumanie. Ca sera sans doute le seul et unique film que je ferai dans ces conditions-là. J'écris davantage les choses en amont maintenant, et mon écriture s'est un peu assouplie, notamment par rapport aux cartons noirs et aux slogans qui ponctuent le film.

F.D : Cette expérience, et cette pièce, a-t-elle eu un impact particulier quant au développement ultérieur de votre travail ?

S.A : J'avais eu l'idée de proposer à Calman de faire un film, de lui donner les moyens d'en réaliser un. J'avais l'intention de faire ce type de productions dans plusieurs pays avec différentes communautés et de faire une sorte de collection. Le projet ne s'est finalement jamais fait. Par faute de moyens.

Propos recueillis par Florence Derieux.

TEXTE

par Michel Nuridsany

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