Sandy Amerio interviewée
par Jean-Charles Masséra

a lire sur les psyops

Doing a Lynndie




Jean-Charles Masséra : En quoi le dispositif à l'oeuvre dans Wandering Souls, un dispositif articulant vidéo, lecture d'un texte de votre composition, logiciel altérant et modifiant votre voix était pour vous la meilleure forme possible ? En quoi la visée de Wandering Souls justifie-t-elle les moyens formels déployés ?

Sandy Amerio : Au départ ce texte était destiné à une publication, qui finalement ne s'est pas faite. Il s'est trouvé ensuite qu'avec Patrick [Bouvet] on s'était dit qu'il faudrait qu'on fasse un truc ensemble. Une occasion s'est présentée. Patrick avait été invité à lire ses textes à la Fondation Ricard et on a pensé intervenir ensemble en se posant la question : qu'est-ce qu'on peut mettre en commun ? Comment on pourrait articuler les textes qu'on avait écrits précédemment ? Patrick et moi nous nous étions rencontrés aux Laboratoires d'Aubervilliers où j'avais monté son film Big Bright Baby. Très vite on a discuté de notre passion pour les films américains des années 70-80, notamment les films d'horreur, les films de conspiration.

On s'est dit que ce serait intéressant de faire quelque chose à partir de ça, de l'horreur, avec cet intérêt que l'on a pour les États-Unis dans nos travaux respectifs. Je me demandais pour ce Wandering Souls, comment je pouvais le dire ou le lire. C'est toujours compliqué de lire des textes comme ça : comment je dois le lire ? Est-ce que je dois le lire d'une façon beaucoup trop distante comme le font beaucoup d'écrivains ? Est-ce que je dois le jouer ? Mais là, si on en fait trop, est-ce le risque n'est pas de tomber dans le théâtre?

Dans cette pièce-là je parle d'un général mort dans les années 60 ; le général Lansdale, connu pour avoir été l'instigateur de plusieurs opérations psychologiques (PSYOPS). Je me suis dit, pourquoi pas le refaire parler ? Tout ce que je dis dans ce texte est vrai, vérifiable. Je me suis basée sur des documents historiques. L'idée, c'était de faire renaître ce général et comme ses missions étaient destinées à faire peur à l'ennemi, ça touchait déjà au surnaturel, j'ai imaginé enfoncer le clou : être sur scène et n'être qu'un corps dans lequel passe cette voix masculine de général. N'être en somme qu'un corps sur scène dans lequel cette voix qui vient d'ailleurs circule. Dans tout mon travail, il y a cette figure de la poupée ventriloque.

En quelque sorte la boucle était bouclée : les opérations psychologiques étaient destinées à éveiller une peur de l'ennemi (via une peur du surnaturel) et la mise en texte sur scène, l'incarnation, reprenait elle aussi des codes du cinéma d'horreur à tendance surnaturelle, ceux des films comme L'Exorciste par exemple.

J-C.M : En quoi ça n'est pas du théâtre ?

S.A : Le théâtre ne m'a jamais nourrie. Quand j'ai construit cette partie de performance, toutes mes références étaient cinématographiques, absolument pas théâtrales. C'est très rare sur scène de voir la peur, alors que la peur au cinéma ça va de pair. On n'a pas peur au théâtre, donc apparemment c'est complètement antinomique. Les premières fois où on a fait Wandering Souls, j'avais pas encore trouvé cette lumière blafarde sur mon visage.

J-C.M : Mais là il y a une forme de théâtralisation…

S.A: Oui, mais « une forme de théâtralisation » ce n'est pas du théâtre… Le fait aussi d'avoir les cheveux plaqués et donc du coup d'être plus masculine, c'est venu à mesure, même si d'entrée de jeu ma voix était masculine. C'est comme si petit à petit je m'appropriais ce personnage-là. Il m'a fallu un peu de temps pour le trouver et ça n 'est pas fini. Mais ça ne peut pas aller trop loin… M'habiller en général ? Là ça ferait beaucoup moins peur! C'est très ténu.

J-C.M : Est-ce que vous imaginez le propos de ce travail dans une autre forme ?

S.A : Oui, au cinéma. C'est ce que je vais faire avec mon film, ce sont exactement les problématiques que je vais aborder, en chansons aussi.

J-C.M : C'est un travail d'écriture?

S.A : Oui, complètement. Le texte est premier. Le texte pourrait exister sans mon interprétation.

J-C.M : Qu'est-ce que le dispositif de théâtralisation apporte?

S.A: La peur justement. Quand vous lisez le texte, vous ne pouvez pas ressentir cette peur. Disons que «peur» est peut-être un mot trop fort, disons «étrangeté», «inquiétant» je dirais. Et puis il y a autre chose quand je le performe : la musique. La musique, vous ne pourriez pas l'avoir si le texte était retranscrit. La musique rythme les choses. Et puis ce passage éponyme à la pièce, Wandering Souls, complètement documentaire. Une bande son flippante jouée par des acteurs sud-vietnamiens embauchés par l'armée américaine. Quand on le lit, on n'a que la traduction des paroles du fantôme avec sa fille et sa femme. Donc ça évidemment quand on le lit, on n'a que le texte, on ne ressent pas ce que ça a pu générer comme peur. On manque ce pour quoi étaient faites ces bandes. Parce qu'évidemment avec certains passages de ces musiques, je joue sur des codes du cinéma d'horreur, notamment avec les musiques de Carpenter. Cette ventriloquie parcourt tout mon travail. Les personnages qui m'ont intéressé n'ont pas un langage qui leur est propre, donc ça rejoint la ventriloquie et c'est quelque chose de très visuel. Ça peut évidemment le traduire dans un texte, mais ça perd de sa force. Sur scène je l'acte. Il y a quelque chose qui me trouble énormément avec cette pièce : le fait que je sente la salle. Je sens quand ça prend auprès du public.

J-C.M : Vous imaginez souvent plusieurs formes, plusieurs déclinaisons pour un même projet?

S.A: En ce moment j'écris pour mon premier long métrage de fiction et j'ai le projet de sortir en même temps que le film, le livre, et ce livre serait une adaptation de mon film. Ce sont des vases communicants. Il y a une sorte de recyclage constant, des choses des fois que j'écris, avec une certaine technique d'écriture, mais qui ne va pas trouver sa destination tout de suite. Je vais donc les recycler, m'en resservir pour une autre forme . . . ça peut devenir une chanson. Je développe principalement trois formes : le scénario qui a une forme très arrêtée, très spécifique dans sa forme avec des dialogues; la forme de paroles de chansons que je chante ensuite ; et puis il y a les notes que j'écris (régulièrement) à partir des choses qui m'arrivent dans ma vie, elles sont souvent mixées avec la technique du cut-up.

Propos recueillis par Jean-Charles Masséra publiés dans la revue It's too late to say littérature.

EXTRAIT SONore

Wandering Souls

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