Restage Replay Reload

Manifeste de poétique-fiction, 2010

dans la presse

"Restage Replay Reload de Sandy Amerio est une ode poétique à la folie du reenactment historique devenu performance, via la figure d'un reenactor japonais qui parcourt le monde. À la manière de Don Quichotte et avec l'ambition démesurée des personnages d'Herzog, le Général se bat sans relâche contre les fantômes des batailles et faits d'armes de la Seconde Guerre mondiale."
Marie Frampier dans 02

credits

Photographie
Sandy Amerio

Titre
Dans le maquis, Tokyo

Dimensions
26,6cm x 40cm x 11cm

Support
Caisson lumineux

Année de production
2010

Production
Programme de recherche F for Real - ESBANM

Cela prendrait tout d'abord la forme d'un jeu de langage, qui pourrait paraître provocateur au vu du sujet de recherche qui est le nôtre. Jouons donc un instant au ni réel ni fiction. Puisque l'évocation de ces termes contaminés l'un l'autre, semblent constituer un paradoxe inextricable pour la pensée de notre époque, un stratagème s'impose : refuser de les invoquer temporairement. Chercher une nouvelle équation, un autre rapport. Soustraction? Me soustraire à leur emprise? En terrain neutre, me retrancher, pour observer ces boursouflures gorgées de sens, désormais interdites, se vider lentement de leurs substances. Puis ramasser leurs peaux. Les écarter le plus loin possible l'une de l'autre sur la terre des Idées où rien ne meurt véritablement jamais. Qui n'a pas vu quelques concepts ancestraux resurgir des sables mouvants dans lesquels ils avaient été laissés pour morts?

Il faudra me souvenir du lieu physique où je les enterre. En géomètre, je prendrais un relevé pour me donner la possibilité de revêtir les peaux à nouveau. Pour me cacher si la nécessité s'en faisait ressentir. Mais de quoi aurais-je peur? Puis-je encore parler? Ou réduite au mutisme de ne pouvoir décrire les forces en présence? M'est-il possible d'élaborer une poétique de remplacement temporaire? Friction. Réeliction. Tréfection... A leurs détours, cette identité insaisissable et mutante qui passait d'un état à l'autre sans crier garde… Je l'entrevois enfin. Biche sans défense. Dans ma ligne de mire. Les yeux grands ouverts. Et cet échange de regard sans fard, ressemble à l'éternité. Nous sommes sous le choc de nos existences réciproques. Je la cadre. Elle se laisse faire. Elle devient cible. Elle peut néanmoins me faire devenir chèvre. Jusqu'à ni plus rien comprendre. Je dois donc faire attention. Prendre quelques précautions d'usage.

Et si l'usage même était en cause. L'usage éhonté de concepts devenus difformes par trop de sollicitations? Mon pied fait craquer une brindille. Biche s'enfuit sous mes yeux. Quel est cet espace-temps qui me permet de voir biche sans défense dans mon objectif? Suis-je ici et maintenant? Les faits y sont-ils authentiques? Puis-je me fier à eux? Une autre question s'impose à moi. Serais-je capable d'abattre biche? Je frémis à cette idée. Je devrais peut-être déterrer les peaux, les coudre ensemble et me cacher dans cet être imaginaire et difforme pour n'y plus bouger. Mon esprit étouffe. Pour m'extirper, je trace un axe imaginaire dans le ciel. Une ligne en trois dimensions. Elle ne va pas que dans un sens. Elle n'est pas Progrès. Elle va pourtant de l'Histoire (où les faits ont été) à la Science-Fiction (où les faits sont en puissance imaginaire). Elle est constituée de nuages qui prennent la forme de figures archétypales pour redevenir nuages au gré du vent. Inconscient collectif, tu es la troisième dimension de la ligne.

Sur ce chemin, j'ai croisé un homme qui lui aussi avait été prisonnier du regard de biche. Il ne l'appelait pas biche mais enfant et pourtant il me décrivait la même expérience. Cet homme était japonais et revêtait un costume de Général nazi. Il aimait jouer au méchant. Il semblait tout droit provenir des années 40. Il n'a jamais revu enfant. Je n'ai jamais revu biche. L'entité n'apparaît-elle qu'une fois? Si je ne craignais pas de paraître quelque peu romantique je dirais qu'on la recherche toute sa vie. Certains l'appelle biche, d'autres enfant, d'autres encore monstre. Sur la parcelle de terre que ses pattes ont délicatement foulée, on tente de se mettre à sa place. De penser biche, de penser enfant, de penser monstre. A travers les angles de quatre de mes doigts je forme un rectangle qui fait cadre et par lequel je scrute.  On ne se pose pas la question de savoir si biche était, quand nous l'avons croisée, figurante d'un film, ou si elle était arrivée là par hasard. On tombe de plein pied dans biche comme dans un piège. Effraction par transcendance.

Si ma proposition ne semble pas à première lecture programmatique elle n'en est pas pour autant dénuée d'un procédé. La traque doit s'organiser. Je ne suis pas seule. L'homme japonais est à mes côtés. Il est maintenant vêtu d'un uniforme des Forces Françaises de l'Intérieur, qu'il porte avec la même ferveur. Pour tenter de sentir par les yeux à nouveau, Restage, Replay, Reload sera notre procédure. En anglais, pour que nous puissions communiquer rapidement. Ne sommes-nous pas sur un théâtre d'opérations ? Et parce qu'un triple R, pourrait faire penser à un rugissement. Restage préparer le terrain, tracer la ligne en trois dimensions, placer des éléments amis, délimiter un cadre, s'organiser. Replay : revêtir les peaux, rejouer, s'amuser ensemble, jouer biche, jouer enfant, jouer monstre, se déplacer sur la ligne. Reload : mixer, substituer, recharger l'énergie, dépasser l'attente, reformuler, pour enfin pouvoir jouir de la différance.

les premices de la recherche

Restage Replay Reload

Farby

Ou le rapport à l'authenticité

A L'EPREUVE DES LIEUX ET DU TEMPS

Tokyo-Provence-Berlin

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