(Ré)enchantement

Texte de Stéphanie Airaud

PHOTOGRAPHIE

Doing a Lynndie




Anthropologie sociale ?

L'oeuvre de Sandy Amerio est protéiforme. Vidéos, photographies, installations, bandes-son ou performances annoncent le climat psychologique de ses films mais apparaissent aussi, et surtout, comme des outils de travail, des procédures plastiques et discursives. Adoptant la posture distante mais non objective de l'anthropologue, Sandy Amerio interroge les signes émis par la sociéte contemporaine, se nourrit d'approches psychologiques, sociologiques et économiques. Ses sujets d'étude : les processus de construction de nos croyances; la permanence des mythes qui structurent et innervent l'inconscient collectif; les situations de domination comme l'économie de marché, le travail salarié, la relation amoureuse ou encore l'image médiatique.

Mais la démarche de l'artiste ne se réduit pas à une méthode scientifique. Elle est tenue par un projet, non pas social, mais intellectuel (ou esthétique), voire politique : comment penser les images qui nous entourent et nous touchent sans pour autant nous atteindre ? Comment reprendre le cours de I'H(h)istoire qui défile devant nous sans que nous puissions seulement prendre conscience de notre isolement ? L'image véhiculée par les mass media, la télévision, la presse ou encore le cinéma est consommée, en fonction de sa charge émotive, avec fascination ou au contraire avec une distance, ironique ou cynique, pouvant frôler l'indifférence. Dans les deux cas, domination ou soumission, les émotions du « récepteur » sont exacerbées, manipulées au profit de la disparition de tout espace critique. Deleuze : « Le fait moderne, c'est que nous ne croyons plus en ce monde. Nous ne croyons même pas aux événements qui nous arrivent, l'amour, la mort, comme s'ils ne nous concernaient qu'à moitié. Ce n'est pas nous qui faisons du cinéma, c'est le monde qui nous apparait comme un mauvais film.» 1

(Ré)enchantement

« You are not photogenic Lynndie.
Your grimacing face looks like a little gargoyle.
You are so ugly
Waddle. waddle.
Smile. Smile.
No Lynndie you can't do that to me. Not to me.
We knew each other for too long.
I know all your family, your thoughts, your fears, what you aspire to, little creature.
Do you apply your violence to me ?
What do you wont to tell ? Speak. » 2

Les photographies de Lynndie England, militaire américaine auteure d'actes de torture et d'humiliation dans la prison d'Abou Ghraïb, sont le point de départ d'un travail multiforme et ouvrent un nouvel axe de recherche : les PSYOPS 3 , doctrine et forme de management militaire de la perception et des émotions. 4Variation sur le thème de la domination. « II semblerait que Ia rencontre avec certaines images soit quelquefois éprouvante. Parce que l'humain en présence est au-delà de ce que l'on pouvait se représenter. On tente alors d'infléchir, de tenir à distance, de domestiquer l'image, dans le but d'établir la possibilité d'une recharge délivrante » 5

Comment donc « prendre ses distances » avec la violence de ces images? Peut-être en se replaçant comme sujet non sympathisant et conscient de son statut d'observateur ? Sandy Amerio propose de « ré-enchanter » l'image, c'est-à-dire de la recharger de merveilleux, de fascination pour se laisser séduire par un récit réinvente, une autre fin possible. « You are not photogenic Lynndie. » De sujet d'étude anthropologique, Lynndie England devient personnage de fiction. De même que le scientifique est nécessairement immergé en tant que sujet dans la société qu'il étudie, Sandy Amerio prend place dans l'histoire qu'elle raconte en s'adressant intimement et personnellement à Lynndie. « No Lynndie you can't do that to me. Not to me. We knew each other for too long. » Les processus de distanciation et d'identification coexistent, réconciliés.

Une histoire a-morale
Le réenchantement ne convoque pas nécessairement la forme du conte. Le Bien, le Mal, protagonistes principaux du récit merveilleux, incarnés par la princesse et la sorcière, ne sont pas aussi nettement opposés dans le récit de Sandy Amerio. Cependant, la portée morale du conte, qui repose sur la capacité d'identification du lecteur au héros, semble être en jeu ici. L'artiste « sympathise » avec Lynndie England, par pitié ou par compassion peut-être. A supposer qu'il s'agisse d'une forme de catharsis débarrassée de son intention morale, le projet de Sandy Amerio est de nous emmener dans un récit tragique, où les sentiments de pitié et de crainte n'opèrent plus une purgation des passions, mais offrent une éventuelle reconnexion de l'individu avec le réel et l'humanité dans tout ce qu'elle a d'épouvantable et de merveilleux.


Texte de Stéphanie Airaud, publié dans le catalogue Psyops édité par le Musée du Mac Val.


1 Gilles Deleuze, L'Image-temps, Paris, Editions de Minuit, coli. Critique, 1985, p. 223.

2 Tu n'es pas photogénique Lynndie.
Ton visage grimaçant ressemble à celui d'une petite gargouille.
Tu es si laide.
Déhanche-toi. Déhanche-toi.
Souris. Souris.
Oh non Lynndie, tu ne peux pas me faire ça. Pas à moi.
On se connait depuis trop longtemps.
Je connais toute ta famille, tes pensées, tes peurs, ce à quoi tu aspires, petite créature.
C'est à moi que tu adresses cette violence ?
Que veux-tu me dire ? Parle. Parle donc.”


3 Les PSYOPS ou psychological operations : Doctrine et terminologie militaire américaine décrivant des actions politiques, militaires et parfois même civiles, qui consistent a "sidérer", a "subjuguer" Ia population d'un pays ennemi par Ia diffusion de fausses images ou de rumeurs.

4 Modèle de Tchakhotine (1952): le succès de Ia propagande dépend de l'habileté du propagandiste à associer un des thèmes qu'elle développe à l'émotivite et à l'une des quatre pulsions majeures de l'être humain (agressivité, satisfaction matérielle, désir sexuel, amour parental). L'individu soumis a ces pulsions agirait, de façon inconsciente, conformément a ce qui lui a été dicté.

5 Sandy Amerio, portfolio Leaflets, Danse with a dog, revue Mouvement, n°41, octobre-décembre 2006, pp. 68-75.


PERFORMANCE

Leaflets

INTERVIEW

Par Frank Lamy et Julien Blanpied

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